En Allemagne, l’exposition de centaines d’œuvres africaines relance la controverse coloniale

« Les Allemands savaient pertinemment que les objets qu’ils achetaient avaient été transférés illégalement de Benin City à Londres, » écrit Kwame Opoku, journaliste et auteur partisan de la restitution du patrimoine artisanal africain. Certains bronzes ont été vendus aux enchères à peine quelques mois après leur saisie. « La plupart des objets achetés par les Allemands et les Autrichiens devaient encore être entachés du sang versé par les habitants du Bénin au cours des récentes batailles, » déclare-t-il.

Aujourd’hui, même les pays qui n’ont jamais colonisé l’Afrique sont entraînés malgré eux dans le débat sur la restitution. Les descendants des souverains du royaume du Bénin ont écrit des lettres au musée Field et à l’Art Institute de Chicago leur demandant de retourner les artefacts de leurs ancêtres. Le Museum of Fine Arts de Boston, le Rhode Island School of Design Museum et le Metropolitan Museum of Art de New York ont tous en leur possession des bronzes du Bénin. « Ces bronzes du Bénin sont dispersés partout dans le monde, » indique Abungu. « Une obligation morale pèse sur les détenteurs de ces objets. Il est impossible d’y échapper. »

Pour certains, c’est sur l’Allemagne que pèse la plus lourde obligation de restituer ses bronzes. Après tout, c’est bien la conférence de Berlin qui a accéléré la « ruée vers l’Afrique » et mené au pillage des bronzes et de nombreux autres artefacts. D’autres pensent que le Forum est une institution intrinsèquement raciste qui n’aurait jamais dû être construite. L’exposition de trésors coloniaux au sein d’un ancien palais impérial nous ramène à l’époque où les « “choses exotiques” étaient présentées dans les “cabinets des curiosités”, » d’après No Humboldt 21, un groupe d’activistes opposé au Forum.

Simon Rittmeier est le cofondateur de l’International Inventories Programme dont l’ambition est de cataloguer l’ensemble des artefacts kenyans à l’étranger ; il explique que « le musée ethnologique tel que nous le connaissons aujourd’hui a vu le jour au 17e siècle avec ce complexe de curiosité. » Au temps de l’Allemagne impériale, poursuit-il, « un souverain faisait l’étalage de sa puissance en collectionnant des objets exotiques pour les exposer en un seul et même lieu. Ce concept européen perdure. Il est encore présent aujourd’hui. »

UN « MUSÉE UNIVERSEL »

C’est à l’ex-directeur du British Museum, Neil MacGregor, que l’on doit le concept de « musée universel » comme un lieu où les visiteurs de tous horizons peuvent admirer et apprendre du passé. Le Humboldt Forum a été conçu avec cette même vision et MacGregor a d’ailleurs été recruté pour en prendre le contrôle en devenant l’un de ses trois directeurs fondateurs. La mission primaire du Forum est d’« établir un contact avec autant de régions du monde que possible » et de créer un « musée universel pour le 21e siècle. »

Cependant, pour les détracteurs du Forum, cette idée semble de plus en plus déconnectée de la réalité, une réalité renforcée par le durcissement des frontières de l’Europe qui suggère que beaucoup d’Africains n’auront jamais la chance de visiter la dernière née des institutions européennes.

« Si les Africains ne sont pas autorisés à franchir les frontières de l’Europe, certains meurent d’ailleurs en essayant, on ne peut pas parler de “musée universel”, » déclare Leonie Emeka, une Allemande d’origine nigériane récemment diplômée en histoire de l’art qui a enquêté sur la provenance de la collection du Humboldt Forum. Certains artistes africains se sont même vus refuser leur visa pour exposer leur propre travail dans les pays européens, notamment en Allemagne. « Tout le monde n’a pas accès à ce musée universel, » résume-t-elle.

D’après Savoy, le nouveau musée arrive au mauvais moment. « L’Allemagne est en train de se redéfinir comme un pays ouvert, international, » explique-t-elle. « Elle fait de gros efforts pour accepter des personnes venues de zones de guerre ou de conflit. Il lui est donc impossible d’ouvrir un musée [colonial] ici et maintenant. »

À ses yeux, le premier pas vers la restitution des artefacts africains consiste pour les musées européens à cataloguer les objets en leur possession. Le musée ethnologique de Berlin détient près d’un million d’artefacts, dont la plupart d’origine inconnue. L’année dernière, le philanthrope George Soros a lancé un programme à hauteur de 15 millions de dollars pour soutenir la recherche de provenance destinée à restituer les objets d’art africain.

Certains activistes ont choisi de prendre les choses en main. Mwazulu Diyabanza, un militant qui défend le versement d’indemnités par l’Europe à l’Afrique pour le colonialisme, est même allé jusqu’à tenter de voler des œuvres exposées dans des musées français et néerlandais, soutenant que le vol d’un objet volé revenait à le restituer à son propriétaire légitime. Cet acte de réappropriation des artefacts africains a été popularisé par une scène de Black Panther, un film de superhéros de l’univers Marvel sorti en 2018 qui se déroule dans un pays africain fictif.

Pour les conservateurs de musées, les artefacts ne devraient pas être renvoyés en Afrique tant que des établissements modernes, à atmosphère contrôlée, n’ont pas été construits pour les accueillir. Cependant, Häntzschel a découvert l’année dernière que le musée ethnologique de Berlin avait entreposé certains de ses propres artefacts dans des conditions désastreuses. Les salles de stockage de Berlin sont parfois inondées, laissant les objets baigner dans l’eau. Il a également constaté des conditions en deçà des standards dans plusieurs musées à travers l’Allemagne. Une conservatrice de musée lui a confié qu’environ 15 % des artefacts détenus par l’Allemagne n’avaient même jamais été comptés. « Il règne un certain chaos dans les musées ethnologiques allemands, » a-t-elle dit.

L’année dernière, une centaine d’universitaires ont signé une lettre ouverte dans laquelle ils demandaient que l’Allemagne ouvre immédiatement ses collections africaines aux chercheurs afin d’examiner les conditions de leur obtention. Cet appel est arrivé un an après que la ministre de la Culture allemande a expliqué comment les musées du pays se devaient d’enquêter sur la provenance des artefacts étrangers.

Quant aux bronzes du Bénin, le Forum consacrera deux grandes salles à une exposition sur le Bénin qui présentera les mille ans d’histoire du royaume ainsi que le pillage perpétré par les Britanniques en 1897. Par ailleurs, en 2018, le musée ethnologique de Berlin s’est joint à une poignée d’autres musées européens pour annoncer le prêt de certains bronzes à l’inauguration d’un nouveau musée au Nigeria. Néanmoins, d’aucuns soutiennent que ces objets devraient tout simplement être restitués.

Pour Häntzschel, le débat sur la restitution « n’est pas qu’une question de propriété. Il s’agit plutôt de se confronter à son passé, de savoir quoi en faire. »

En plaçant ces objets africains dans des expositions pour les déclarer œuvres d’art, indique Rittmeier, nous les « dissocions de leur ancienne utilisation, nous les empêchons d’être touchés, ressentis. » Cela « coupe les liens avec leur histoire. »

Au lieu d’exposer simplement ces artefacts africains à la vue des amateurs de musée, certains suggèrent de repenser l’expérience même du musée. Plutôt que de déambuler à travers les différentes salles, les visiteurs pourraient se voir proposer des visites guidées et des conférences sur une collection particulière, menées par des conservateurs qui ont consacré leur vie à la compréhension de leur signification historique.

« À leur place, j’aurais totalement changé le concept de musée anthropologique, » déclare Emeka, la jeune diplômée en histoire de l’art. Un musée, ajoute-t-elle, ne devrait pas être un édifice statique, mais quelque chose de vivant. Les 644 millions d’euros investis dans la construction du Humboldt Forum auraient pu être mieux dépensés en faisant venir des anthropologues angolais en Allemagne pour assurer la présentation des artefacts angolais, ou en voyageant à travers l’Angola pour atteindre des communautés qui ne peuvent pas visiter les « musées universels » de pays auxquels ils n’ont pas accès.

Jacob Kushner s’intéresse aux enjeux de l’ethnicité, de la migration, de la santé, de la faune et des droits de l’Homme en Afrique, en Allemagne et aux Caraïbes.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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